Domaine de la Tour de Lansac


Un promontoire au pied des Alpilles

A u pied occidental des Alpilles, dans le Parc naturel régional, le Domaine de la Tour de Lansac s’inscrit dans un paysage façonné par le vent, le calcaire et la longue patience des hommes. Sur la commune de Tarascon, ses terres appartiennent à cette Provence de transition où la plaine rhodanienne rejoint les premiers reliefs. Autrefois, la Durance coulait non loin de là et nourrissait ces terres fertiles. Roches du Crétacé, éboulis calcaires et alluvions du Rhône et de la Durance ont façonné un substrat complexe donnant naissance à des sols argilo-calcaires particulièrement riches.

Le climat méditerranéen donne au domaine son rythme. Les étés sont chauds et secs, les pluies irrégulières et la lumière abondante. Le mistral, très présent, assainit naturellement la vigne et limite certaines maladies, mais il accentue parfois le stress hydrique et oblige à rechercher sans cesse l’équilibre entre maturité, fraîcheur et expression du fruit. Cette combinaison de soleil, de vent et de sols drainants donne des raisins mûrs tout en imposant une observation fine des parcelles, de l’exposition et des dates de vendange.

Depuis l’Antiquité, le promontoire naturel où se trouve aujourd’hui le domaine attire les convoitises en raison de sa position stratégique à la lisière occidentale des Alpilles. Les Romains y établirent un poste de vigie chargé de surveiller le carrefour des voies Agrippa, Domitia et Aurélia, grand axe reliant l’Italie, la Gaule et l’Espagne. Le site, proche du carrefour antique d’Ernaginum, servait aussi de relais pour les troupes et les marchandises. Des fragments de tuiles, d’amphores et divers éléments de construction rappellent encore l’ancienneté de l’activité agricole et viticole du secteur.

Après la chute de l’Empire romain, les Wisigoths occupèrent brièvement la région. Au XIᵉ siècle, une charte de donation datée de 1015 mentionne pour la première fois le nom de Lancaïcus. Le seigneur Bermond et son épouse cèdent alors le domaine à l’abbaye Saint-Victor de Marseille. Ce toponyme, probablement issu d’un nom de personne latinisé, suggère l’existence d’un domaine rural déjà structuré dès l’époque mérovingienne.

Au Moyen Âge, le lieu devient un enjeu féodal. En 1204, la seigneurie est concédée par le comte de Forcalquier à Rostaing de Sabran, membre d’une des plus anciennes familles nobles de Provence. Vers 1234, les terres passent aux mains de l’ordre du Temple. Les Templiers y établissent une commanderie regroupant notamment le Grand Mas de Lansac et Saint-Roch. Ils élèvent alors une imposante tour carrée qui donne aujourd’hui son nom au domaine. Après la dissolution de l’ordre du Temple en 1312, le site passe aux Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem.

Une tour templière et ses légendes

C ette tour médiévale constitue l’élément le plus spectaculaire du domaine. Construite au XIIIᵉ siècle sur des fondations plus anciennes, elle aurait atteint près de quinze mètres de hauteur. Elle comportait trois niveaux voûtés reliés par un escalier en colimaçon et se terminait par une terrasse crénelée permettant d’observer les environs. Les pierres à bossage, les meurtrières et les graffitis anciens gravés par des soldats ou des pèlerins témoignent encore de cette période.

À l’angle sud-ouest apparaît une inscription en hébreu que certains interprètent comme une date, « 901 », même si sa signification demeure incertaine. Un escalier dérobé, aujourd’hui muré, descendrait également vers une cave souterraine, renforçant l’atmosphère mystérieuse attachée au site.

En 1359, dans un contexte politique troublé, le roi Jean II le Bon ordonne le démantèlement partiel de la tour. Après la disparition de l’ordre du Temple, plusieurs anciennes commanderies conservaient une architecture fortifiée que la monarchie souhaitait neutraliser. Visible de loin et symbole d’une autorité autonome, la tour incarnait un pouvoir que la couronne cherchait alors à effacer.

Malgré ces destructions, la silhouette ruinée de l’édifice domine toujours les vignes et les Alpilles. Partiellement restaurée dans les années 1970, elle offre aujourd’hui un vaste panorama sur le paysage environnant. Les bases antiques, les moellons médiévaux et les ajouts du XVIIIᵉ siècle restent visibles dans la maçonnerie.

Après le XIVᵉ siècle, les archives deviennent plus rares. Jusqu’à la Révolution française, le domaine semble avoir été exploité par des fermiers, des seigneurs locaux ou, selon certaines hypothèses, ponctuellement administré par des religieux bénédictins. Les terres continuent toutefois de produire céréales, oliviers et vigne.

En 1816, le comte Joseph-Elzéar de Sabran rachète la propriété et réorganise entièrement l’exploitation agricole. Le mas est reconstruit et l’architecture adopte cette sobriété élégante propre aux grandes exploitations provençales : pierre des Baux, toits de tuiles canal, maison de maître, logements agricoles, granges, chai et bureaux. Une bastide du XVIIᵉ siècle est également restaurée afin de servir de lieu d’accueil.

Le Domaine de la Tour de Lansac s’est aussi nourri de récits transmis par la tradition orale. L’un d’eux évoque Hugues de Lansac, figure de comte philosophe du XIᵉ siècle passionné de sciences naturelles. En 1096, il serait parti pour la première croisade avec son fils Florestan. Avant son départ, il confie la gestion du domaine à sa fiancée Gabrielle, femme énergique et respectée.

Durant leur absence, Gabrielle administre les terres avec fermeté et bienveillance. Hugues meurt en mer, mais Florestan revient plusieurs années plus tard, transformé par l’expérience de la guerre. Devenu chevalier puis moine-guerrier, il consacre sa vie à restaurer les terres et à aider les plus démunis. Gabrielle aurait alors fait ériger une stèle sous un olivier centenaire afin d’honorer ceux qui ne revinrent jamais. Selon la tradition, cette stèle existerait encore aujourd’hui.

Une autre légende évoque un trésor templier caché sous la tour. En 1864, des fouilles auraient été entreprises sans révéler de trésor, mais un médaillon de bronze gravé d’une croix pattée aurait été découvert. Ces récits mêlent histoire, mémoire familiale et imaginaire chevaleresque. Ils donnent au domaine une profondeur narrative qui accompagne encore aujourd’hui la réalité viticole.

Le vignoble, le chai et les cuvées

L e Domaine de la Tour de Lansac s’étend désormais sur une soixantaine d’hectares : quarante hectares de vignes et une vingtaine de cultures diverses. Le climat méditerranéen, régulé par le mistral, favorise une belle maturité des raisins tout en limitant certaines maladies. Les sols argilo-calcaires enrichis par les dépôts fluviaux offrent des conditions particulièrement favorables à la vigne.

L’encépagement reflète l’attachement au patrimoine local avec le grenache, l’aramon, l’aubun et l’alicante bouschet, auxquels s’ajoutent syrah, merlot, marselan, caladoc, chardonnay, sauvignon et rolle. Le domaine cultive également neuf hectares de vignes en franc de pied, non greffées, protégées chaque hiver par immersion. Cet ensemble constitue un patrimoine viticole rare dans le paysage contemporain.

Les vendanges sont réalisées très tôt le matin afin de préserver la fraîcheur des baies. Chaque parcelle fait l’objet d’un travail attentif et adapté. La conduite du vignoble cherche aussi à préserver la biodiversité. Haies vives, vergers, ruches, bois et murets de pierre sèche participent à l’équilibre écologique du site. Certifié en agriculture biologique par ECOCERT, le domaine travaille en étroite relation avec le Parc naturel régional des Alpilles.

Depuis 2026, la commanderie de Lansac est reconstituée autour des domaines du Grand Mas de Lansac, de Saint-Roch et de la Tour de Lansac. Sous la direction de Thibaut de Lembeye, le domaine associe rigueur technique et créativité. Le chai réunit cuves inox thermorégulées, cuves béton ovoïdes et barriques de chêne français. Les fermentations reposent sur des levures indigènes et les soutirages sont réalisés par gravité.

La vinification parcellaire permet de préserver l’identité propre de chaque terroir. Les élevages varient selon les cuvées, de six mois pour certains blancs fruités à dix-huit mois pour les rouges plus structurés. Les bois sont choisis avec précision : chêne de l’Allier pour la finesse, chêne américain pour la rondeur. Certaines cuvées bénéficient aussi d’une micro-oxygénation maîtrisée destinée à assouplir les tanins et révéler la complexité aromatique.

Les vins prolongent le récit du domaine et puisent largement dans son histoire.

Les Quatre Reines rend hommage aux filles de Raimond-Bérenger V, comte de Provence, devenues reines d’Europe au XIIIᵉ siècle : Marguerite de France, Éléonore d’Angleterre, Sancie des Romains et Béatrice de Sicile. Cette cuvée déclinée en blanc, rosé et rouge célèbre l’élégance, la diversité et la mémoire des grandes figures féminines de la Provence médiévale.

Saint Louis évoque Louis IX et la mémoire des croisades. Le nom rappelle aussi l’histoire templière du domaine et les grandes épopées spirituelles du Moyen Âge. Cette cuvée cherche à traduire droiture et profondeur à travers une structure affirmée et des arômes puissants de garrigue.

Franc de Pied célèbre les vignes non greffées du domaine, ces ceps rares qui poussent encore sur leurs racines originelles. Dans un paysage viticole largement transformé après la crise du phylloxéra, ces vignes constituent une survivance précieuse et un lien direct entre la plante et le sol.

Plusieurs distinctions ont jalonné le parcours du domaine. Le Chardonnay 2023 a reçu une médaille d’or au Concours Général Agricole de Paris. Le Saint Louis rouge 2022 a obtenu deux étoiles dans le Guide Hachette des Vins grâce à sa structure et à ses arômes de garrigue. Le Sauvignon blanc 2022 a reçu une médaille d’argent aux Citadelles du Vin pour sa fraîcheur et sa vivacité.

Le guide Bettane & Desseauve 2024 a également salué l’audace du domaine, notamment pour la cuvée Franc de Pied. Les cuvées Les Quatre Reines rouge et rosé ont obtenu des médailles d’argent à Paris en 2026.

Les manuscrits anciens conservés dans le mas, la présence de la tour médiévale et les récits transmis par les générations successives rappellent la profondeur historique du lieu. Plus qu’un simple vignoble, le Domaine de la Tour de Lansac apparaît comme un domaine habité par les siècles.

L’Antiquité, le Moyen Âge, les ordres religieux, les familles provençales et les générations de vignerons y ont laissé leur empreinte. Désormais intégré au périmètre familial de la famille De Lembeye, le domaine poursuit son histoire dans un cadre renouvelé où le vin devient à la fois expression du terroir, mémoire des pierres et prolongement vivant d’un récit provençal exceptionnel.

La sélection du domaine